Alex Stevens et Mathieu Fonsny sont les deux co-pilotes de la programmation du festival de Dour. Le line-up affolant de cette édition 2015, c’est donc à eux qu’on le doit. On a rencontré Mathieu, et on s’est rendu compte que « Doureuuuh » c’était bien plus que 5 jours de musique sur champ de bataille belge. Diversité, famille, prise de risque et sociologie font partie des mots-clés que l’on a retenus pour vous le prouver…

Dour a une très bonne réputation en ce moment, on dit que c’est l’un des meilleurs festivals d’Europe, sais-tu comment les artistes qui y jouent le perçoivent ?

Plus ou moins pareil je pense, il y a beaucoup d’artistes qui veulent y revenir. Flume par exemple, que nous avons été l’un des premiers festivals à programmer en 2013. Il avait acheté un t-shirt au festival, puis il a explosé, et je me souviens l’avoir vu aller chercher un Grammy en Australie avec le t-shirt de Dour. Là c’est son année, tout le monde aimerait bien l’avoir et il a décidé de revenir chez nous. Il doit avoir une histoire avec le festival. Il y a une mixité du public, une vraie effervescence, qui fait que les gens sont peut-être un peu plus fous qu’ailleurs, qu’ils se lâchent peut-être plus. Il y a beaucoup de monde, même devant les artistes les plus « petits ». Je crois que c’est un bon tremplin pour se faire voir devant un grand nombre de personnes et devant d’autres programmateurs.
Nous, notre parti pris c’est de casser les règles de la tête d’affiche. On casse la progression crescendo. On n’a pas peur de mettre des artistes de grande renommée très tôt, et inversement de mettre à l’honneur les artistes qu’on a envie de supporter.

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© Kmeron – Dour Festival

Je dis souvent que notre plus grosse tête d’affiche c’est le festival lui-même. Les gens viennent pour y découvrir des choses.

Alors ce serait ça le « motto » de Dour : casser la hiérarchie ?
C’est casser beaucoup de choses. C’est casser la hiérarchie temporelle d’une journée, mais aussi casser la hiérarchie des styles. On programme aussi bien du reggae que des musiques déviantes, du hip-hop, du rock, de l’électro, de la drum and bass…
Je dis souvent que notre plus grosse tête d’affiche c’est le festival lui-même. Les gens viennent pour y découvrir des choses. A l’échelle des autres festivals de même envergure, nos têtes d’affiche sont des « middle ». Le jeudi par exemple c’est Modeselektor et Flume. Dans d’autres festivals ils ne joueraient pas si tard, et ils joueraient dans un chapiteau. Nous on les expose, on y croit, c’est notre truc, on fonce et on n’a pas peur.

Dour Festival

© Simon Grossi – Dour Festival

Ces artistes, vous les choisissez en fonction des goûts qui vous sont propres ?
C’est un mix de ce qu’on aime. On se nourrit de ce qu’on voit, on bouge beaucoup, on rencontre des gens, on discute. Je suis loin d’avoir la science infuse donc j’aime bien apprendre ou quand je me rends compte que je suis passé à côté de quelque chose.
On écoute aussi notre public, on ne peut pas faire que ce qu’on aime. On apprend à l’analyser, à l’identifier pour pouvoir établir une programmation qui est une pluralité.

C’est sale, c’est propre, il y a un côté… très belge.

Il y a un petit esprit belge dans tout ça ?
Je pense que oui, quelque part on doit avoir une espèce de petite folie. Une certaine authenticité, un truc véritable, qui est tangible. Tu sais, le belge s’excuse toujours avant de parler, il a l’impression qu’il est moins bon que les autres. Avec Dour on ressent ça, alors que c’est un super festival. Et les belges sont super ! On sent le côté DIY, fabriqué avec des bouts de ficelle mais qui tient la route. C’est sale, c’est propre, il y a un côté… très belge.

Tu peux nous faire le cri de Dour ?
C’est « Dourrreuuuh » ! Un mélange entre des flamands qui diraient « Dour » et des français qui essaieraient de le répéter. On l’a déjà entendu à des kilomètres d’ici. C’est ça qui est important, l’idée qu’il y a une tribu de gens qui s’est créée, qui vient au festival chaque année, qui forme une même famille. A Tomorrowland aussi ils ont leur propre blason. Nous c’est pareil. C’est une communauté qui se reconnait, se retrouve, et qui veut être identifiée. On a envie de le crier, et si quelqu’un répond c’est qu’il vient du même pays que nous. Il y a un pays qui est Dour, on s’y retrouve cinq jours par an, et on a un cri de guerre.

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© Claire Na – Dour Festival

Comment parvenez-vous à ramener toujours plus de gens sans tomber dans le piège de ne programmer que des headliners, des « noms » ?
C’est un travail de réflexion. On ne veut pas tomber dans ce travers-là. Chaque année, on mord de le faire, et chaque année on est très heureux de ne pas l’avoir fait. On est dans un schéma où la concurrence est tellement grande que rentrer dans une guerre des headliners, ce serait perdu d’avance – et surtout tuer ce qu’on a créé.
Par contre, reprendre des noms auxquels les autres ne pensent pas forcément, Lauryn Hill par exemple, qui est un monument du hip-hop et de la musique urbaine, c’est ça le combat. C’était la Beyoncé d’aujourd’hui, tu peux pas test avec elle (rires). Le combat c’est de taper juste pour notre public, de lui faire découvrir des choses, de le rassurer. C’est un travail de fourmi, presque sociologique : connaitre son public, savoir ce qu’il veut, ses habitudes, comment il se nourrit et comment il digère la musique.

C’est ça qui fait la force de Dour, c’est de rassembler les mecs en cuir, les dread-locks, les casquettes, les fluos, les sacs à dos, etc.

Dans tes interviews précédentes, tu parles beaucoup d’équilibre musical dans le festival, est-ce que c’est toujours le cas cette année ? Y a-t-il un genre à l’honneur ?
Pas vraiment. On essaye d’être en phase avec ce qu’on a envie de défendre. C’est vrai que cette année il n’y a presque plus de dubstep, pourtant on était dans les premiers à avoir Digital Mystikz, Benga… Mais on essaye de trouver cet équilibre entre les styles ainsi qu’entre les artistes confirmés, émergents, belges… Ça me tient très à cœur d’exposer des belges, sur des grandes scènes, à heure de grande écoute… J’espère secrètement que leur fan base va grandir.
Finalement, c’est un équilibre de beaucoup de choses. C’est ça qui fait la force de Dour, c’est de rassembler les mecs en cuir, les dread-locks, les casquettes, les fluos, les sacs à dos, etc. On les rassemble sur un même terrain et on remarque qu’ils interagissent ensemble, ce n’est pas un ghetto.

 

 

 

 

 

© Dorian Jespers – Dour Festival

Alors Dour, ça dépasse la musique ?
Bien sûr. Il s’agit de rassembler des gens, de les faire se rencontrer, échanger, de les faire vivre entre eux. Ils s’entendent ronfler, ils ont besoin d’un ouvre boite pour leurs raviolis, il leur manque une bière, puis ils discutent de ce qu’ils ont aimé ou pas. S’il était juste question d’acheter et de vendre, ça n’aurait aucun intérêt pour moi. C’est plus que ça, c’est un vrai projet. Une sorte de vacances. Et nous on est les G.O. du club.

Un coup de cœur cette année ?
Je suis très content d’avoir Skepta. C’est l’année où il faut le faire. On a toujours soutenu le grime à Dour, et là ça explose alors on est content qu’il vienne chez nous… C’est chez nous qu’il aura le meilleur public.
Idem pour Mark Ronson, je ne vais pas le cacher. Avant d’être un producteur, c’est l’un des meilleurs Djs au monde. Quand j’étais jeune, j’allais à ses soirées YoYo le mercredi à Notting Hill à Londres, c’était juste pour 200 personnes. Il y avait Lily Allen, Example, Mike Skinner de The Streets. Il fait un super retour cette année.
Il y aussi La Smala, un groupe belge de hip-hop qui est en train de faire mieux que les autres. Ils seront sur la grande scène en journée d’ouverture. Personne n’y aurait pensé, je suis très heureux.
Et je suis ravi qu’on ait eu l’idée de la nuit Modeselektor et de la nuit Détroit. Tout le monde veut faire de la techno à la Berghain aujourd’hui, ce que j’adore, mais on va utiliser le contraste de ça pour explorer les racines de cette musique. On prend le même train que les autres mais on en saute au dernier moment, ça ne s’est pas vu dans un festival de 40 000 personnes.

Des nouveautés dans l’organisation, la scénographie… ? Des surprises ?
Il y a un cinquième jour. On l’avait de manière bâtarde l’an dernier, mais cette année on a une vraie programmation avec Jungle, La Smala… en partenariat avec la ville de Mons qui est la capitale culturelle européenne cette année.
Certaines scènes ont bougé, et puis on a inventé Le Labo, un espace plus terre à terre, à taille humaine. On va pouvoir expérimenter certains courants. Notre plus grand espace, qui est notre scène Dj, la Balzaal (la salle de bal en flamand), devient un open-air complet. Ce sera un dancefloor géant sous les étoiles

 

 

 

 

 

© Mathieu Drouet – Dour Festival

Comment envisagez-vous la vie du festivalier sur place ?
Dour ça se fait au vrai camping. Tu peux pas rouler en vélo avec un stabilisateur toute ta vie, il faut enlever les petites roues (rires). Il y a un bar à bières évidemment, et un autre bar plus cool, un peu secret, le bar du Petit Bois. Il y a aussi des auto-tamponneuses ! On a aussi fait un appel à projet, là il y aura des surprises. C’est un projet d’occupation et de décoration de l’espace. Ça nous permet d’embellir notre terrain, de faire participer des collectifs locaux ou non, mais aussi d’inclure le festivalier à la vie du festival, on veut qu’il soit un acteur. On est prêt à financer les supers projets, on veut les défendre.

Dour change un peu tous les ans. Y a-t-il des terrains que vous aimeriez bien explorer musicalement ? Des projections pour l’avenir ?
C’est vrai que chaque année on redémarre sur une page blanche. On commence à préparer dès que c’est fini. L’an dernier on a fini le 21 juillet, le 25 juillet on avait déjà un plan. J’ai remarqué récemment que je me lève tous les matins en ayant Dour dans la tête. Je me couche avec Dour. Tout ce que je vois, ce que je fais, ce que je mange, peut me faire penser à quelque chose pour le bien être du festival. Toute l’équipe est comme ça, je m’en suis rendu compte. On ne se ferme à rien.

Tu vis « Doureuuuh » ?
Ouais, je vis Dour, je vis « Doureuuuh » (rires). Jusqu’à fin septembre, on réfléchit. On évalue nos choix et ce que les festivaliers ont aimé. Est-ce que ça manquait de guitare pendant la nuit ? On est dans l’analyse. Puis on est dans la projection de l’année à venir. On voyage beaucoup, on veut voir ce qui est bien sur scène. On écoute la musique mais aussi les gens, nos amis, les autres programmateurs, que l’on questionne. C’est un grand puzzle qu’on assemble à partir de mai. Il y a beaucoup de choses à gérer.

Vous assistez aux concerts ?
Bien sûr ! On ne peut pas tout voir, mais avec Alex (le co-programmateur, NDLR) on est complémentaires. On se met quand même une pression, donc on aime bien voir par nous-mêmes. On espère qu’on n’a pas fait d’erreurs.

Le festival, c’est toute l’adrénaline d’une saison entière condensée en cinq jours.

Pourquoi avoir fait le choix du format festival ?
Je m’occupe aussi de concerts et de soirées. Mais le festival, c’est toute l’adrénaline d’une saison entière condensée en cinq jours. Tout est décuplé : X millier de personnes, de shows. Je trouve que c’est comme quand tu sautes du petit plongeoir puis que tu essayes le grand plongeoir pour la première fois.

 

 

 

 

 

© Kmeron – Dour Festival

Et par rapport à vos concurrents, vous vous positionnez comment ?
Moi je les recommande (Werchter, Pukkelpop, Tomorrowland, NDLR). Chacun a trouvé sa place. On s’aime bien, on se parle, on se prête Mark Ronson (rires).

Ton meilleur souvenir à Dour ?
J’en ai plusieurs. J’y suis allé pour la première fois en 1997. J’étais très jeune, j’aimais bien le rap français et j’ai vu Fabe, qui a arrêté le rap après, c’était mon préféré. J’avais aussi vu Oxmo Puccino. C’était mon dépucelage de Dour et je suis tombé en amour.
Depuis que je l’organise, ce que j’aime c’est la satisfaction quand je vois les gens. Tu sais, on s’engueule aussi pendant l’année, mais le 15 juillet à 18 heures quand le premier concert va commencer, toute la frustration, les engueulades, les énervements, les boules au ventre… Tout sera oublié. C’est ça qui m’excite le plus.

 

Un scénario catastrophe ?
Qu’on se soit planté. Que notre public ne nous ait pas compris. J’ai l’impression d’être tellement à l’écoute, de tourner ma langue dix fois dans ma bouche avant de faire un choix. Je veux être dans le bon – on y met beaucoup de charge émotionnelle. Si je me trompe, je serai comme un cinéaste qui a mis toute sa vie dans un film qui serait mal reçu. Oui, si les gens ne comprenaient pas, je serai déçu, triste et frustré.

J’aimerais bien faire le tout premier show de Burial.

Quel serait l’artiste que tu rêverais de voir sur la scène de Dour ?
J’aimerais bien faire le tout premier show de Burial. C’est un producteur anglais très proche de Thom Yorke, il a travaillé avec Four Tet, Jamie XX… Il a sorti un album incroyable, mais il ne joue pas.

Des anecdotes croustillantes sur les headliners ?
Il y a un truc drôle avec le Wu-Tang. Ils voulaient du champagne, du Dom Pérignon. C’est un peu cher, et en plus à Dour on n’en trouve pas, c’est une petite ville. On avait envoyé un stagiaire faire des kilomètres pour trouver ces bouteilles qui coûtent la peau du cul. Quand le Wu-Tang est monté sur scène, ils ont pris les bouteilles, ils ont crié « SALUT DOUR » et ils ont arrosé le public. On aurait pu prendre du prosecco ! Ça nous avait coûté une bombe. La deuxième année, on a acheté des fake sur lesquels on avait mis les anciennes étiquettes.
Aussi, on avait programmé en clôture 2 Many DJ’s. A l’époque ils s’appelaient encore les Flying Dewaele Brothers, ils étaient inconnus. Un mot était passé dans le camping, tout le monde disait qu’il fallait absolument aller les voir. Ça s’est passé comme si c’était « the place to be », ça a été un carton. On boucle la boucle cette année.

Pour toi, « Music sounds better live » ?
Ouais, c’est mieux en vrai. Pour boire des coups avec ses copains.

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