Samedi 7 Novembre 2015, à l’époque où flottait encore sur Paris un sentiment d’insouciance, le Transient Festival déployait la fête terminale de sa deuxième édition.

Alors que la Tour Eiffel scintillait dans l’horizon noctambule, c’est au cœur du 8ème arrondissement, à deux pas des jardins de l’Élysée et de la place de la Concorde, que l’Espace Pierre Cardin accueillait ce closing fiévreux placé sous le signe de la techno-logie. Lieu moderne et modulable, par essence chic, entouré de jardins voués à muter en zones fumeurs, on y entre facilement après une fouille très succincte.

 

Un tour du propriétaire nous conforte quant à l’espace, assez considérable – et retors – sur lequel se joue le Transient Festival. C’est donc sur trois étages, et avec la promesse assouvie de recoins ici-et-là, qu’évolue la fête – de 19h30 aux derniers instants de la nuit. Trois étages – et des couloirs – pour trois scènes : la salle de réception transformée en Main Stage, le théâtre du sous-sol devenu Theater Stage et enfin, au +1, après avoir monté de fastueux escaliers : le Digital Stage.

 

 

On commencera par évoquer ce dernier, qui, bien qu’ayant finalement la programmation la plus abondante, restera – et de loin – l’endroit où on aura le moins mis les pieds. Conçu comme un véritable laboratoire audiovisuel, l’idée maîtresse y est l’innovation, en tant qu’expérience, et en tant que langage propre. La symbiose de l’image et du son dans l’expérimentation. Véritable chill-out numérique, l’espace apaise, surprend. La musique y est basse et le visuel y est large. Il y est question de performances surtout, mais aussi de leap motion, de glitch, d’immersion technologique ou d’art digital. Des mauvaises langues y verront la caution nécessaire à la Mairie de Paris, d’autres y passeront finalement plus de temps que dans l’atmosphère techno-saucisses-sueur qui agite la « grande salle ». Car là vient poindre mon unique – et relative – déception quant à cette soirée : la Main Stage, pourtant censée être la plaque centrale de cette sauterie électronique. Pas dans son contenu – excellent dans son ensemble – mais plutôt dans son contenant, si j’ose dire : une odeur rebutante tenant donc autant du hot-dog que de la sudation fiévreuse de l’assemblée dansante pesait, récalcitrante, sur tout le fond de salle (et pourtant c’était ouvert de partout). Et puis le plafond était trop bas, et la salle beaucoup trop lumineuse pour des sons techno aussi féroces. Finalement, ce petit côté salle des fêtes (vice ultime, en troisième mi-temps Heikolauxienne : des ballons devant la scène, et un pochtron à la chemise maculée de vinasse dansant sur celle-ci), au final un peu drôle, ne semblait juste pas adapté à ce genre de sons. Des sons qui s’écoutent dans le noir complet.

 

Dans le noir complet qui régnait au sous-sol, dans la Theater Stage, par exemple. Versant obscur de la Main Stage, l’infrastructure de cette salle avait en revanche tout d’une réussite complète. Vidé de ses sièges, le théâtre offrait un espace idéal, en profondeur et bien agencé, pour danser et contempler sur grand écran les animations visuelles – assez incroyables – de la VJ Sybil Montet, queen de l’ésotérisme vaporwave qui a habillé à merveille une bonne partie de la programmation de cette scène pendant la soirée. Immense plaisir que de voir des morceaux glitchés de son jeu vidéo préféré, le cultissime Zelda Majora’s Mask, pendant ce qu’on considère être le meilleur set de toute la nuit : le génial Space Dimension Controller. Son set, labyrinthique, parfois vif, presque brutal, mais perpétuellement aérien et d’une densité quasi cosmique, pourrait nous justifier le festival à lui tout seul. Cette Theater Stage qui aura également vu passer la performance laconique – peut-être un peu trop – de l’Anglais µ-Ziq, celle, plus directe, mais tout aussi excellente, de Luke Vibert, ou encore celle, jouissive et joyeuse, de DJ LTR. Le tout toujours paré d’énigmatiques textures vidéos où prédomine l’occulte geek typé psychédélisme Windows 95 (en sus de Zelda : la Barbie ukrainienne Valerya Lukyanova ou des « I love you… I will die for you » écrits et répétés à même l’écran).

 

 

Pendant ce temps là – ou plutôt au préalable – dans la Main Stage, Andrea Parker décevait un peu – déjà parce qu’elle a commencé avec 30 minutes de retard – mais surtout à cause de sa délicate position de « warm-up », le cul entre deux chaises : alors bien même qu’elle s’est lancée dans des sons plus « 22h » en deuxième moitié de son set, le public n’a pas semblé très réactif et la plupart des gens ont préféré rester assis, ce qui n’a clairement pas aidé les gens arrivant à cette heure-ci à rester et à se motiver. Dommage. Par la suite, le live de Monolake, au son lourd et fantomatique assez unique et directement identifiable, s’est avéré réellement puissant, quant à celui des Lakker, plus bourrins et libres qu’ils n’ont pu l’être à d’autres soirées antécédentes, il a sans ambiguïté permis d’amener la soirée vers une certaine intensité qui ne l’a plus quittée par la suite. Suite composée du set de Lucy, calibré, efficace, peut-être un peu trop rectiligne, sans vraies surprises – sinon, celle, un peu gênante mais rapidement essuyée, du son qui lâche soudainement en plein vol. Dansant juste devant la scène à ce moment-là, on peut vous confirmer la panique totale sur son visage, puis sa joie après la résolution du problème qui mit fin à ces quelques moments de silence frustrants. Pour clore la programmation de cette Main Stage inadaptée, notre médaille d’argent de l’excellence : Heiko Laux. L’expressif Berlinois, voué à jouer sa techno brutale à 4h du matin face à un public en désertion progressive, s’est pourtant réellement amusé – et il pourrait gagner une potentielle palme pour cela – trinquant tout sourire avec l’assemblée, tentant de la surprendre, créant peut-être le climax festif de la soirée – tout en violence contrôlée – alors même qu’elle tendait à sa fin. Réussite totale donc. Pas grand-chose à dire sur Neil Landstrumm, qui jouait en parallèle dans la Theater Stage devant un public beaucoup plus fourni, n’en ayant vu que la fin. Mais c’était une belle fin en tout cas.

Ainsi donc s’achève cette deuxième édition du Transient Festival, dont on ne peut que – malgré le bémol de l’infrastructure de la Main Stage (et seulement) – applaudir l’organisation et l’audace – à la fois celle d’oser proposer une soirée électronique aux sons différents et pointus, dans un lieu inédit et regorgeant de possibilités, mais aussi d’expérimenter cette symbiose des possibles du numérique, dans le son comme dans l’image, symbiose qu’on pourrait même imaginer encore plus poussée pour l’édition 2016, avec du VJing généralisé ou encore des panneaux numériques indiquant la timetable par exemple ? En tout cas bravo les gars. On reviendra.